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  le blog diacreauservicedelapaix

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Un diacre de l'Eglise catholique s'exprime sur la société, sur l'Eglise, sur la paix.


Question d'éthique

Publié par Max sur 20 Janvier 2022, 17:25pm

Question d'éthique

La professeure Karine Lacombe in La  Croix du 18 janvier 2022

En ce jour d’hiver, sombre et rétréci comme l’espoir de sortir enfin des vagues épidémiques successives, je me suis assise à côté de lui, lunettes à oxygène posées de travers sur l’arête du nez, un rien grand et un peu perdu sous les draps jaunes et blancs de l’Assistance publique. Appelons-le Jean, ce patient épuisé qui, depuis douze jours, se bat contre le Covid-19. Les trois premiers dans un hôpital de banlieue où sa mère va mourir bientôt, emportée par l’infection, puis cinq jours de réanimation pour une oxygénothérapie à haut débit. Il a été transféré dans notre unité pour libérer un lit de soins intensifs où vont être bientôt admis des plus malades que lui.

C’était une fin de matinée, un jour de visite professorale où l’on prend le temps de se poser pour comprendre. Ses yeux s’entrouvrent quand nous passons la porte. Docteur s’il vous plaît, ne me parlez pas de vaccins. Je n’ai pas encore prononcé un mot, et pourtant déjà, lui comme moi savons que comprendre l’inexplicable passe par les mots que l’on doit poser sur sa décision de ne pas se vacciner et de l’avoir déconseillé à sa mère âgée. Est-ce que je vais m’en sortir ? Pourquoi ne pas vous être vacciné ? Je voulais un vaccin français. Mais peu importe sa nationalité s’il protège des souffrances de la maladie. Mais on n’a pas de recul sur l’ARN messager. C’est l’industrie pharmaceutique qui se fait de l’argent sur notre dos…

Et dans ce bourdonnement de mots difficilement prononcés par cet homme à bout de souffle, j’entends les paroles des soignants sur le manque de moyens humains, la surcharge de travail, les vacances supprimées, les heures supplémentaires. J’entends résonner la conversation de couloir que j’ai eue ce matin sur le dilemme éthique qui s’impose à nous : où chercher au plus profond de soi la capacité à ne pas juger, alors qu’on continue de travailler, infecté par le variant Omicron sans vraiment de symptômes, dans un hôpital débordé par ceux qui volontairement ont choisi de ne pas se vacciner ? Où trouver en soi la faculté de faire abstraction du statut vaccinal quand on doit offrir un rare lit de réanimation à un patient non vacciné avec une forme grave de Covid-19, alors qu’un autre, vacciné, ne pourra en bénéficier pour n’importe quelle autre maladie, car arrivé dix minutes trop tard dans des urgences où plus aucun lit de réanimation n’est disponible ?

Hippocrate nous l’a dit, et nous avons juré, la main droite levée : « Je respecterai toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté, sans aucune discrimination selon leur état ou leurs convictions ». Comme ces mots trouvent une signification particulière face à cette tension éthique qui traverse notre communauté de soignants ! Une tension nourrie de l’épuisement d’un investissement personnel dont on ne voit pas la fin.

Jean s’est finalement arrêté de parler, il a fermé les yeux, calmé son souffle. J’ai écouté son silence. Et quand il m’a demandé s’il sortirait à temps pour dire au revoir à sa mère, j’ai pressé sa main. J’en ai caressé avec beaucoup de douceur le grain rugueux en lui souriant, le regard chaleureux. « Admis(e) dans l’intimité des personnes, je tairai les secrets qui me seront confiés… Je ferai tout pour soulager les souffrances ». En apaisant sa souffrance, j’ai fait taire mes dilemmes.

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